ÉTAT DE POÉSIE

Geza, des yeux rincés par la vie

Janvier 2019, Geza est une figure emblématique de la Place Saint-François à Lausanne, assis sur un tabouret, son accordéon autour du cou, il sourit au passant qui le dévisage. Il ne tend jamais la main et paye sa patente de musicien au registre de la police et même si ses doigts souvent n’effleurent guère les touches. Il est ici pour travailler.

Je l’ai connu quelques hivers auparavant, en 2016 alors le froid lui mordait visage et mains sans gants, que dire de son état physique, que dire où il dormait. Question posée et réponse stupéfiante, dans un parc un peu plus haut qui répond au doux nom de Mont-Repos. Le lendemain matin je lui donnais mon manteau Benetton, pas pour la marque juste très long et matelassé, qui lui servira de duvet. Depuis avec ma femme, Marie Luise, nous le suivons en toute saison, connaître ses besoins immédiats, ceux de ses enfants car il retourne régulièrement vers sa famille à Budapest, toujours au rythme des visas, des allers-retours.

Sa famille, deux enfants à charge importante, Jésus et Thomas. Thomas est handicapé côté droit, résultat d’un choc violent provoqué par un chauffard ivre qui a détruit la vie de la maman sur place en un instant. Thomas a passé trois années à l’hôpital. A l’époque Geza était soldat de carrière, ayant servi dans les pires conflits comme l’Afghanistan. Lors du drame il était au Kosovo, la hiérarchie lui a simplement dit de rentrer, sa femme ayant subi un accident de la route.

Le chauffard est resté trois années en prison, sans argent, ni assurances à sa sortie pour venir en aide à la famille, ni d’aide sociale, inexistante. Depuis le destin Geza s’est brisé en morceaux épars, une chute aux enfers impitoyable en sa tête, face au passé de combattant aussi, ses réalités à assumer. Il a vendu maison et voiture, sa femme était institutrice, leur vie rayonnait. A force de tout vendre et de ne plus rien avoir, de maigres pensions insignifiantes, il s’est souvenu d’un ami français tué au combat qui lui berçait la tête avec Lausanne. Geza est là aujourd’hui ou presque, il repartira très prochainement côté Budapest, souvent une moitié du trajet de nuit en bus, le reste en stop.

Merci chaleureux aux amis qui ont répondu très vite à une demande urgente, soit rétablir électricité et chauffage en sa demeure la semaine passée, côté Budapest par moins vingt degrés. Merci Fabrice, Véronique, Joëlle, Edy, Yannick, Floriane, David, Enrico, Olivier et Nadine.

Ci-dessous quelques photographies jaunies et couvertes de taches, que m’a tendues Geza enveloppées sous plastique voici trois jours, extraites de sa veste détrempée. Ici restaurées, souvenir en son coeur d’une vie familiale rayonnante.

Suite soudaine jusqu’à fin avril 2019, Geza disparaît, il m’avait dit devoir rentrer à Budapest dans les semaines à venir. Le départ fut précipité. Appel de la famille ? Santé aggravée pour lui ? Police du commerce de Lausanne qui ne lui aurait plus accordé (contre paiement quotidien) la patente de musicien de rue…car la loi s’est durcie en l’appréciation qualitative de musicien? Terrible acharnement à nouveau pour Geza.

7 mai 2019, Geza est de retour, à son poste après trois mois d’absence, dont un long séjour à l’hôpital de Budapest pour ses problèmes dorsaux et cancéreux. Absent également parce que expulsé de suite après que son accordéon antique ait été dévasté lors des violentes chutes de neige tombées sur Lausanne fin janvier. Significatif, la police ne lui avait pas accordé sa licence d’artiste de rue à Lausanne, sans son instrument. De retour aujourd’hui, avec un piano_accordéon portable et l’espoir de récupérer ses mois perdus.

8-9 mai 2019, Retrouvailles pour lui donner le lot de vêtements que Floriane m’avait transmis à l’attention de ses deux garçons en ces périodes hivernales. Retrouvailles d’un Geza dépité, accablé par le sort encore et encore plus, affaibli, pas pu dormir à la Marmotte cette dernière nuit, juste déambuler le long des rues pour tuer le temps, le sommeil et le froid humide de la pluie incessante. Il me raconte ces trois mois passés sans travail avec cent euros d’aide sociale hongroise mensuelle, sa famille au bord du gouffre, à quai cette fin de semaine. Geza m’a donné sa nouvelle adresse, celle d’un ami, proche de Bratislava où ils pourront se reloger pour quelques semaines, replacer les enfants en une nouvelle école. Pas loin en fait, à une centaine de kilomètres de Budapest, en Slovaquie.

Une vie de famille heureuse, celle d’avant…

Tous droits de reproductions et diffusions interdits © carnet d’étape / stramatakis

Articles récents