ÉTAT DE POÉSIE

Geza, des yeux rincés par la vie

Geza est une figure emblématique de la Place Saint-François à Lausanne, assis sur un tabouret, son accordéon autour du cou, il sourit au passant qui le dévisage. Il ne tend jamais la main et paye sa patente de musicien au registre de la police et même si ses doigts souvent n’effleure guère les touches il est ici pour travailler.

Je l’ai connu quelques hivers auparavant, alors que le froid lui mordait visage et mains visibles, que dire de son état physique, que dire où il dormait, chose faite de ma part et réponse stupéfiante, dans un parc un peu plus haut. Le lendemain matin je lui donnais mon manteau Benetton, pas pour la marque juste très long et matelassé, qui lui servira de duvet. Depuis avec ma Marie Luise nous le suivons en toute saison, connaître ses besoins immédiats, ceux de ses enfants car il retourne régulièrement vers sa famille à Budapest, toujours à l’heure des visas, des allers-retours.

Sa famille, en fait oui deux enfants à charge importante, Jésus et Thomas. Thomas est handicapé côté droit, résultat d’un choc violent provoqué par un chauffard ivre qui a détruit la vie de la maman sur place en un instant. Thomas a passé trois années à l’hôpital. A l’époque Geza était soldat de carrière, ayant servi dans les pires conflits comme l’Afghanistan. Lors du drame il était au Kosovo, la hiérarchie lui a simplement dit de rentrer, sa femme ayant subi un accident de la route.

Le chauffard est resté trois années en prison, sans argent, ni assurances à sa sortie pour venir en aide à la famille, ni d’aide sociale inexistante. Depuis le destin Geza s’est brisé en morceaux épars, une chute aux enfers impitoyable en sa tête, face au passé de combattant aussi, ses réalités à assumer. Il a vendu maison et voiture, sa femme était institutrice, leur vie rayonnait.

A force de tout vendre et de ne plus rien avoir, de maigres pensions insignifiantes, il s’est souvenu d’un ami français tué au combat qui lui berçait la tête avec Lausanne. Geza est là aujourd’hui ou presque, il repartira très prochainement côté Budapest, souvent une moitié du trajet de nuit en bus, le reste en stop.

Merci chaleureux aux amis qui ont répondu très vite à une demande urgente, soit rétablir électricité et chauffage en sa demeure la semaine passée, côté Budapest par moins vingt degrés. Merci Fabrice, Véronique, Joëlle, Edy, Yannick, Floriane, David, Enrico, Olivier et Nadine. Lausanne, le 1 février 2019.

Ci-dessous quelques photographies jaunies et couvertes de taches, que m’a tendues Geza enveloppées sous plastique voici trois jours, extraites de sa veste détrempée. Ici restaurées, souvenir en son coeur d’une vie familiale rayonnante.

Janvier 2019

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